Depuis la pression mise par GAIA sur l’obligation de l’étourdissement avant l’abattage rituel et la mise en application de la nouvelle législation tant en Flandre qu’en région Wallonne, la polémique sévit entre les consommateurs musulmans et les partisans du bien-être animal.

Tout comme le mentionne le « Rapport scientifique rédigé par Ester Peeters à la demande du Conseil du Bien-être animal en Novembre 2007 – Août 2008 » rédigé pour le service public fédéral Santé publique, Sécurité de la chaîne alimentaire et Environnement, nous pensons que l’abattage rituel, s’il est réalisé dans des conditions optimales, permet de réduire la souffrance animale à son minimum car il entraîne une perte de conscience rapide de l’animal (et donc un minimum de peur et de douleur ressenties). Ce dossier démontre toutefois qu’un très grand nombre de conditions doivent être remplies pour le garantir.

1.     Le plus important : la configuration des abattoirs.

Ester Peeters rapporte que : « Des visites d’abattoirs démontrent toutefois que trop de facteurs doivent être optimaux pour qu’un abattage sans étourdissement s’effectue avec un minimum de stress et de douleur. Von Wenzlawowicz et von Hollenben (2007) ont également abouti à ce constat, qui devrait être une considération importante dans le dialogue sur l’abattage sans étourdissement. Faute de motivation au niveau de la direction et du personnel des abattoirs (impossible à imposer), des conditions impératives ne donneront pas les résultats espérés ».

Aussi avons-nous constaté que les abattoirs pratiquant l’abattage rituel sont effectivement très mal configurés pour ce faire :

  • Certains disposent des box d’abattage debout mais sans dispositif mécanique pour le maintien de la tête par contention. Cela doit encore se faire par le sacrificateur de manière manuelle à l’aide d’une corde. Imaginez-vous le stress ressenti par la bête durant cette opération ;
  • D’autres disposent encore des box d’abattage rotatif où la bête est retournée sur le dos pour être sacrifiée, position contre nature et stressante qui provoque une oppression respiratoire de par le déplacement du poids ventral sur la cage thoracique ;
  • Dans la plupart des cas, les box d’abattage ne disposent pas d’une plaque ventrale mobile qui soutient l’animal pendant la saignée et permet ainsi d’éviter de hisser directement les bovins après l’égorgement ;

Seuls les abattoirs configurés comme le suggère Temple  Grandin[i] sont respectueux du bien-être animal spécifique au sacrifice rituel et prennent en compte tous les aspects logistiques afin de s’assurer que l’animal subisse un minimum de stress en insistant sur plusieurs points ( voir aussi notre article https://greenhalal.be/les-conseils-de-temple-grandin-pour-un-abattage-rituel-efficace-et-respectueux-de-lanimal/) :

  • la qualité des installations d’amenée et de contention, afin de diminuer les risques de blessures autant pour l’homme que pour l’animal ;
  • l’interaction homme/animal doit être la moins fréquente et la moins stressante possible, Selon Hemsworth et al. 2011a, les stimulations des animaux (par la voix ou le guidage) peuvent être source de peur/panique, de stress, de douleur et de souffrance pour l’animal et doivent être limitées au maximum ;
  • pour réduire le stress, les animaux doivent avancer le plus possible d’eux-mêmes et à leur rythme (d’où l’idée de création d’un couloir en forme d’escargot par T. Grandin) ;
  • le temps d’attente des animaux dans les couloirs doit être le plus court possible ;
  • Les distractions visuelles devraient être éliminées, la lumière être douce et tamisée, le bruit diminué, les animaux conduits en groupe, etc.
  • le logement temporaire destiné aux bêtes en attendant leur sacrifice doit être confortable de par sa taille, suffisamment ventilé, disposé d’abreuvoirs et permettre d’éviter des interactions négatives avec les autres animaux.

2.     La qualification professionnelle des sacrificateurs

Pour ce qui est du sacrifice rituel, il serait vivement conseillé de vérifier la qualification des  sacrificateurs musulmans. En effet, le travail avec un animal requiert non seulement un savoir-faire technique, mais aussi des compétences en matière d’organisation, d’observation, d’analyse et de décision[ii].

Selon plusieurs études effectuées par Temple Grandin, on peut, dans les cas de sacrifice rituel bien réalisé, faire en sorte que la bête soit totalement inconsciente endéans les 30 secondes maximum[iii]. Mais pour cela, les conditions suivantes doivent être respectées :

  • la compétence du sacrificateur qui doit égorger la bête au niveau de la cervicale C1[iv] (3)
  • la longueur du couteau qui doit être égale à au moins deux fois la largeur du cou de la bête (ce qui n’est souvent pas le cas), ainsi qu’un bon aiguisement de celui-ci qui permettra ainsi une coupe profonde et unique
  • minimiser le temps à moins de 10 secondes entre le moment où l’animal entre dans le box d’abattage et le sacrifice lui-même
  • éviter que la bête qui va être sacrifiée entende les vocalises de ses congénères (dont le score devraient inférieur à 5% càd que moins de 5% des bêtes émettront des vocalises « meuglements, sons » durant la chaîne d’abattage )

3.     Autres facteurs

Pour ceux qui, comme nous, ont découvert ce monde, il est clair que même les bêtes sacrifiées avec étourdissement subissent différents stress :

  • elles ont souvent dû subir un long voyage jusqu’à l’abattoir dans des conditions stressantes ;
  • elles sont ensuite mises en file d’attente à l’abattoir où elles ressentent le stress de leurs congénères, sentent la libération des hormones liées à ce stress, et sentent aussi les odeurs de sang frais liés au sacrifice des animaux qui les ont précédé ;
  • l’étourdissement en tant que tel ne fait pas le consensus auprès des scientifiques quant au non ressenti de la douleur de ce geste qui, rappelons-le, n’est pas si anodin puisqu’il s’agit soit de la perforation du crâne à l’aide d’un pistolet (généralement pratiquée pour les bovins, à voir vidéo lorsque la perforation ne fonctionne pas : http://www.dailymotion.com/video/x866s8_larmes-cachees-derriere-la-paroi-de_animals?start=419 ), soit l’électronarcose (pour les ovins et volailles).

Nous avons assisté à des scènes horribles lors d’abattage non rituels : des bovins qui ont réussi à s’échapper et qui ont dû être abattus par coup de fusil sur le terrain sur lequel ils s’étaient rendus, un bovin qui s’est cassé la patte en sautant au-dessus des barrières,  des moutons qui ont pleuré en voyant leurs congénères suspendus devant leurs yeux ….Mais malgré tout, ces bêtes ont tout de même terminé dans le  circuit du consommateur lambda.

Par ailleurs, nous avons aussi constaté que l’animal destiné à la consommation Halal n’est pas toujours des plus sains ! Nous avons vu des animaux malades, infirmes (avec des pattes cassées, par exemple) ou en fin de vie, être sacrifiées pour la consommation Halal. L’exemple le plus parlant est celui d’un sacrificateur se plaignant de la difficulté à saigner la bête en raison de la présence d’une pièce de métal au niveau de la gorge de l’animal. Il s’est avéré, après discussion avec un producteur, qu’il s’agissait d’un animal malade souffrant de laryngite bovine. Cette maladie aboutit à rétrécissement du larynx et à une mort par difficulté respiratoire. La mise en place d’un tuyau métallique leur permet donc de respirer et de survivre jusqu’à l’abattage. Selon le sacrificateur, ces bêtes sont souvent destinées à la consommation Halal.

Qu’en est-il de la souffrance animale ?

Il n’est pas facile d’étudier la souffrance animale car elle dépend en grande partie du patrimoine génétique et des expériences antérieures du bovin (type d’élevage, transport jusqu’à l’abattoir, jeûne forcé, déchargement, etc.)[v], aussi la race peut influencer les réactions comportementales et/ou physiologiques à la présence de l’Homme ou à la séparation d’avec ses congénères. En règle générale, face à de nouvelles situations, les animaux tentent d’éviter spontanément les contextes et les objets qui génèrent de la peur, soit en refusant d’avancer, soit en se dirigeant dans d’autres directions (Boissy, 1995; Boissy & Bouissou, 1995)[vi].

Ce qui peut être perçu instinctivement comme un signe de grande souffrance chez l’animal ne l’est pas forcément, et le contraire est vrai aussi. Par exemple, l’absence de mouvements de la bête peut être due à une paralysie sans perte de conscience, alors qu’inversement un saignement violent et rapide, des mouvements d’origine réflexe impressionnants et souvent désordonnés, ne signifient pas que l’animal soit conscient ou ressente une douleur[vii].

Chacun a déjà expérimenté que lorsque nous nous coupons avec un objet bien aiguisé, nous ne ressentons la douleur qu’après un certain laps de temps, même lorsque la coupure concerne une région fortement innervée comme le doigt. De plus, l’incision du cou telle qu’elle est pratiquée lors du sacrifice rituel est une région très faiblement innervée, ce qui contribue à éviter la douleur chez l’animal pendant l’incision si celle-ci est correctement effectuée.

Les critères définissant la souffrance animale ne font pas l’unanimité au sein de la communauté scientifique. On utilise des critères physiologiques, physicochimiques et chimiques afin d’évaluer au mieux cette souffrance.

Ont été constaté les faits suivants dans des études réalisées au sujet du sacrifice rituel juif[viii]:

  • au moment de l’incision, le taux d’adrénaline sanguin et la glycémie, paramètres chimiques augmentant lors du stress, sont moins élevés chez les animaux sacrifiés selon la shehita (« occision » en hébreu) que chez des animaux abattus selon d’autres procédés (Ruckebusch 1977, Luc 1983).
  • l’électroencéphalogramme (EEG) avant et immédiatement après l’incision est identique ; on ne détecte aucune modification du tracé témoignant d’une quelconque douleur liée à l’incision. Lors d’un abattage avec étourdissement préalable, il y a au contraire, au moment de l’incision, une augmentation systématique de l’activité cérébrale, apparente sur l’EEG (Schulze 1978 cité par Koginski 1982).
  • en 4 à 10 secondes après la shehita, un état d’inconscience est détecté à l’EEG.
  • en 13 à 23 secondes, l’EEG est plat. Lors d’un abattage après étourdissement, l’EEG plat n’est atteint que plus lentement (Schulze 1978 cité par Koginski 1982).
  • la shehita provoque une anoxie (manque d’oxygène) très rapide des cellules nerveuses du cerveau ; le cortex, centre de la douleur, cesse donc de fonctionner.
  • la section des veines jugulaires et des artères carotides provoque une diminution de pression du liquide céphalo-rachidien. La principale fonction de ce liquide étant de maintenir une certaine pression au niveau du cerveau, il y a perte de conscience au bout de 3 à 5 secondes, conséquence de l’anoxie cellulaire (Levinger 1976).
  • les mesures de la pression sanguine dans l’artère maxillaire interne montrent qu’elle chute à zéro en moins d’une seconde après l’incision. Dans les 3 secondes, il en va de même dans l’artère vertébrale. Ces deux artères étant les seules à irriguer le cerveau, le cortex, centre de la douleur, s’arrête rapidement de fonctionner (Lieben 1925 ; Spörri -Chaire de Physiologie de l’Université de Zürich, 1965 ; Dukes 1968 cité par Koginski 1982 ; Levinger 1979).
  • la teneur en glucose du sang prélevé lors de la saignée est plus élevée lors d’une saignée après étourdissement de l’animal au pistolet qu’au cours de la shehita. Cette hyperglycémie traduit la forte sollicitation du système sympathico-surrénal par le traumatisme crânien et le stress de l’animal. Ces considérations amenaient le Professeur Ruckebusch à écrire en 1977 que “sur la base de critères neurovégétatifs, il est intéressant de constater que les procédés les plus courants d’abattage ne sont pas nécessairement les plus inoffensifs pour l’animal”.

Le professeur Schultz et le Dr Hazim de l’Université de Hanovre, ont réalisé une étude[ix] sur l’étourdissement et l’abattage des moutons et des veaux en méthode conventionnelle à l’aide du pistolet à tige perforante et en méthode rituelle à l’aide d’un couteau. Cette étude conclut que « l’abattage islamique est la méthode la plus humaine d’abattage et que l’étourdissement au pistolet, pratiquée dans l’Ouest, provoque une douleur intense à l’animal « .

Pour cette étude, plusieurs électrodes ont été implantées chirurgicalement en différents points du crâne de tous les animaux, en touchant la surface du cerveau. On a laissé les animaux récupérer pendant plusieurs semaines et ensuite certains animaux ont été abattus. Une partie des animaux a été abattue selon la méthode islamique, en faisant une rapide et profonde incision avec un couteau tranchant sur ​​le cou coupant les veines jugulaires et les artères carotides ainsi que la trachée et l’œsophage. Et l’autre partie des animaux a été assommée en utilisant un pistolet à tige perforante. Pendant l’expérience, un électroencéphalogramme (EEG) et un électrocardiogramme (ECG) ont enregistré l’état du cerveau et du cœur de tous les animaux au cours de l’abattage et de l’étourdissement.

Les résultats sont les suivants :

  • Lors du sacrifice rituel islamique:
    • Les trois premières secondes de l’heure de l’abattage enregistrées sur l’EEG n’ont pas montré de changement de graphique, ce qui indique que l’animal ne ressent aucune douleur pendant ou immédiatement après l’incision ;
    • Pour les 3 secondes qui suivent, l’EEG a enregistré un état ​​de sommeil profond – l’inconscience. Cela est dû à la grande quantité de sang qui jaillit de l’organisme ;
    • Après les 6 secondes, l’EEG a enregistré le niveau zéro, c’est-à-dire aucune sensation de douleur ;
    • Malgré un EEG niveau zéro, le cœur battait encore et le corps subissait des convulsions dues au réflexe de la moelle épinière lorsque le corps se vide de son sang.
  • Lors de l’abattage avec étourdissement par tige perforante
    • Lesanimauxétaient apparemmentinconscientsaprès l’étourdissement, mais l’EEGa montréune douleur intenseimmédiatementaprès l’étourdissement.
    • Les cœurs desanimauxétourdis ontcessé de battreplus tôtpar rapport aux animaux abattusselon le rituel islamique ce qui apour résultat unerétentiondeplus de sangdansla chair, ce qui est moins hygiéniquepour le consommateur.

Que pouvons-nous alors faire pour que les animaux soient sacrifiés de manière plus digne ?

Consommer moins de viande et de meilleure qualité, et accepter d’en payer le prix juste ! Notre consommation effrénée couplée à la volonté de payer le moins possible oblige malheureusement les abattoirs à avoir un rythme qui ne permet pas d’avoir les conditions pour un abattage éthique d’une part mais aussi qui engendre de la violence auprès des sacrificateurs qui se voient imposés ce rythme effréné.

Quelles sont les alternatives pour le respect du bien-être animal lors du sacrifice rituel?

  • L’abattage industriel empêche de mettre en place les conditions optimales pour minimiser le stress de la bête.
  • Chacun d’entre nous se devrait de consommer moins de viande et de meilleure qualité, « une viande heureuse » afin d’apporter sa pierre à l’édifice « de la décroissance heureuse » et contrer la surconsommation à outrance.
  • Afin de réduire le stress lié au transport, travailler avec des producteurs qui se trouvent dans un rayon de 150 km de l’abattoir au maximum.
  • Pour que l’animal ne ressente pas le stress de ses congénères, faire en sorte que le sacrifice ait lieu dans un environnement adapté ( voir point 1. Configuration des abattoirs)
  • Pour que les animaux soient le moins stressées que possible, les accompagner à l’aide de soins aromathérapiques et phytothérapeutiques anxiolytiques à administrer la veille et le matin du sacrifice.

En attendant quelle est l’issue ? Jusqu’à ce qu’un abattoir éthique entièrement configuré tel que Temple Grandin le recommande, pour nous il n’y en a pas !

 

[i] Mary Temple Grandin est docteure en sciences animales et spécialiste de renommée internationale en zootechnie. Elle est professeur en sciences animales de l’Université de Fort Collins (Colorado) et propriétaire d’une entreprise de conseils sur les conditions d’élevage des animaux. Pour en savoir plus, visitez son site internet et ses nombreuses études réalisées à ce sujet http://www.grandin.com/index.html.

[ii] Évaluation du Guide de bonnes pratiques d’abattage des bovins en matière de protection animale, Avis de l’Anses, Rapport d’expertise collective, 2013.

[iii] Kosher Box Operation, Design, and Cutting Technique will Affect the Time Required for Cattle to Lose Consciousness by Temple Grandin,Department of Animal Science,Colorado State UniversityFort Collins, Colorado 80523,(Updated September 2012)  / T. Grandin, Dr. Temple Grandin’s Web Page : Livestock Behaviour, Design of Facilities and HumaneSlaughter [site internet]. 2013. En ligne : http://www.grandin.com/

[iv] Cattle should be cut in the cervical (C1) position to improve welfare during Kosher and Halal slaughter without stunning, by Temple Grandin, Colorado State University,Updated February 2012

[v] Stress des animaux et qualités de leurs viandes. Rôles du patrimoine génétique et de l’expérience antérieure INRA Prod. Anim.,2002, 15 (2), 125-133

[vi] ESCo Douleurs animales : Sources avérées et/ou potentielles de douleur chez les animaux d’élevage – Chapitre 4 – version 2 – 15/03/210

[vii] voir les travaux des Professeurs de Physiologie animale : Mangold -Directeur de l’Institut de Physiologie animale de l’Unversité de Berlin ; Bethe -Université de Francfort ; Krogh -Université de Coppenhague, prix Nobel ; Magnus -Université d’Utrecht ; Barrier -Membre de l’Académie Vétérinaire, tous cités par Berdugo 1973).

[viii] L’abattage rituel juif ou le respect de l’animal, l’ADL du Bne B’rith / Dr Michel Luc, «Abattage rituel juif et protection animale », thesis for the School of Veterinary Surgens , Lyon, 1983.

[ix] Le professeur Schultz et le Dr Hazim de l’Université de Hanovre, en Allemagne : « Attempts to Objectify Pain and Consciousness in Conventional (captive bolt pistol stunning) and Ritual (Halal, knife) Methods of Slaughtering Sheep and Calves », 1978